Commentaire de la décision CE, 5 mai 2026, n° 502860, Fédération des Acteurs de la Solidarité et autres
Par une décision rendue le 5 mai 2026 (CE, 5 mai 2026, n° 502860, Fédération des Acteurs de la Solidarité et autres), le Conseil d’État, saisi par plusieurs associations de défense des droits des étrangers et de soutien aux personnes en situation de précarité (notamment la Fédération des Acteurs de la Solidarité, la Cimade, France Terre d’Asile, le Secours Catholique, ou encore Forum Réfugiés), a enjoint à l’État de prendre une série de mesures destinées à garantir un accès normal au téléservice de l’Administration numérique pour les étrangers en France (ANEF).
Cette décision constitue une réaffirmation des obligations qui pèsent sur l’administration gestionnaire d’un service public dématérialisé. Elle marque une étape importante dans la construction jurisprudentielle d’un droit à l’accès effectif au service public numérique, en particulier lorsque le recours à celui-ci revêt un caractère obligatoire.
I. Le rappel des principes : l’effectivité de l’accès au service public
Le Conseil d’État fonde son raisonnement sur les lois du service public. Il rappelle qu’il appartient à tout gestionnaire d’un service public, afin de satisfaire l’intérêt général en vue duquel le service a été institué, de garantir le droit d’accès des usagers dans des conditions normales, dans le respect du principe d’égalité, d’assurer la continuité du service et de procéder aux adaptations rendues nécessaires par l’exigence de mutabilité.
Le juge administratif y adjoint une exigence supplémentaire : la correction des dysfonctionnements de nature à limiter de façon anormale le droit d’accès des usagers ou à compromettre l’exercice des droits qui leur sont reconnus par la loi. Lorsque, comme dans le cas de l’ANEF, le recours à un téléservice est obligatoire, l’administration doit s’assurer que les usagers peuvent effectivement accomplir leurs démarches.
S’agissant spécifiquement de l’ANEF, le Conseil d’État souligne la diversité et la complexité des situations des demandeurs de titres de séjour, ainsi que les conséquences directes des dysfonctionnements sur le droit au séjour, au travail ou à l’accès aux droits sociaux. Conformément à l’article R. 431-2 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA), l’administration est tenue de prévoir un accompagnement ainsi qu’une solution de substitution lorsque le recours au téléservice est impossible.
Si le Conseil d’État reconnaît les efforts déjà engagés par le ministre de l’Intérieur (dispositif d’accompagnement, centre de contact joignable par courriel et par téléphone, points d’accueil numérique, solution de substitution), il constate néanmoins que le service connaît des dysfonctionnements affectant gravement l’exercice de certains droits des demandeurs.
II. Les injonctions prononcées par le Conseil d’État
Le Conseil d’État identifie quatre catégories de défaillances et y répond par autant d’injonctions, assorties de délais d’exécution précis (six ou douze mois).
A. La délivrance et le renouvellement de l’attestation de prolongation de l’instruction (API)
En application de l’article R. 431-15-1 du CESEDA, l’administration est tenue de délivrer une attestation de prolongation de l’instruction lorsque le dossier est complet, avant l’expiration du titre de séjour précédent, puis de la renouveler si l’instruction se poursuit. Cette délivrance n’est subordonnée à aucune démarche spécifique de l’intéressé.
Le Conseil d’État constate cependant que cette attestation n’est, dans de trop nombreux cas, ni délivrée ni renouvelée en temps utile, entraînant des ruptures dans le droit au séjour. Il enjoint en conséquence à l’État, dans un délai de six mois, de prendre toutes les mesures nécessaires pour que cette obligation soit pleinement respectée.
B. La reconnaissance des droits attachés à l’attestation
Le juge relève une incohérence réglementaire : l’attestation de prolongation de l’instruction, bien qu’elle justifie du maintien du droit au séjour, n’est pas reconnue par les textes comme document ouvrant l’accès aux prestations sociales et au logement, à la différence de certains récépissés délivrés par d’autres administrations. Cette incohérence conduit certains organismes à refuser ces attestations, en dépit des indications ministérielles selon lesquelles elles produiraient les mêmes effets qu’un récépissé.
Le Conseil d’État juge ainsi que les textes réglementaires doivent être mis en conformité afin de garantir l’accès des usagers à leurs droits sociaux. Il enjoint par ailleurs, dans un délai de six mois, à ce que l’attestation délivrée dans l’attente de la remise d’un titre de séjour accepté soit complétée pour mentionner clairement les droits qui y sont attachés, notamment le droit d’exercer une activité professionnelle.
C. Le dépôt simultané de plusieurs demandes de titre de séjour
Le Conseil d’État relève que l’ANEF ne permet pas, pour des raisons techniques, le dépôt simultané ou successif de plusieurs demandes de titre de séjour pour des motifs différents tant que l’administration n’a pas statué sur la première. Aucune disposition de droit ne fait pourtant obstacle à une telle possibilité, qui demeure ouverte pour les démarches hors ANEF.
Or, cette impossibilité peut avoir des conséquences considérables : le refus d’une première demande peut emporter obligation de quitter le territoire et faire obstacle à l’examen d’un autre droit au séjour. Le Conseil d’État enjoint donc à l’administration de faire évoluer le téléservice dans un délai de douze mois, afin de permettre aux usagers de faire valoir l’ensemble de leurs droits.
D. La correction et la mise à jour du dossier
Enfin, le Conseil d’État constate que l’ANEF ne permet pas toujours aux usagers de corriger les erreurs ou de mettre à jour leur dossier. Sont notamment visés les cas dans lesquels un renouvellement est refusé à tort faute d’enregistrement, par l’administration, de la remise du précédent titre de séjour, les changements d’adresse en cours d’instruction, ou encore l’ajout de nouvelles pièces justificatives.
Le juge enjoint à l’administration, dans un délai de six mois, de permettre aux usagers de signaler ces erreurs, de modifier leurs informations et de compléter leur dossier.
III. Portée de la décision
Cette décision dépasse largement le cas particulier de l’ANEF. En consolidant l’exigence d’effectivité de l’accès au service public dématérialisé, le Conseil d’État adresse un message à l’ensemble des administrations qui recourent à des téléservices obligatoires : la dématérialisation ne saurait être un obstacle à l’exercice des droits, et la qualité du service public engage la responsabilité de l’État, y compris dans son expression numérique.
La décision s’inscrit dans le prolongement de la jurisprudence du Conseil d’État relative aux téléservices obligatoires, mais en précise les contours en imposant des obligations concrètes, mesurables et assorties de délais. Le juge administratif renforce ainsi sa fonction de contrôle sur la conception même des outils numériques de l’État, en exigeant que ceux-ci soient adaptés à la réalité juridique et factuelle des usagers.
Pour les demandeurs de titres de séjour et leurs conseils, cette décision constitue un levier juridique important. Elle ouvre la voie à de nouveaux recours fondés sur les défaillances structurelles d’un téléservice obligatoire, et offre des points d’appui solides en cas de rupture du droit au séjour ou d’impossibilité de faire valoir un droit social en raison d’un dysfonctionnement administratif.
Reste à suivre, dans les mois qui viennent, l’exécution effective des injonctions ainsi prononcées, et l’évolution concrète du téléservice. La portée pratique de la décision se mesurera à l’aune de la mise en conformité réelle de l’ANEF avec les exigences rappelées par le juge administratif.
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